Abstract / Summary:
Les politiques agricoles ont-elles une influence sur la situation sociale et psychologique des agriculteurs ? La réponse paraît évidemment positive. Or, trois recherches préliminaires conduites en France, en Suisse et au Québec laissent supposer le contraire. Ainsi, la politique agricole suisse se fonde sur un article constitutionnel confiant à l'agriculture des missions relevant de la multifonctionnalité : occupation décentralisée du territoire, sécurité alimentaire, protection contre les éléments naturels et la conservation de la biodiversité et du paysage. Celles-ci sont financées par des paiements directs qui représentent l'équivalent du salaire de l'agriculteur. Au Québec, la politique agricole associe protectionnisme et libéralisme selon les types de production. En France, la Politique agricole commune (PAC) mise en place à l'échelle de l'Union européenne est basée principalement sur des mesures de soutien des prix et de subventionnement visant à moderniser et développer l'agriculture. Ces contextes politiques et économiques fort différents ne semblent pourtant pas avoir d'influence sur la situation socio-psychologique des agriculteurs. Dès 1992, la nouvelle PAC inscrit les agriculteurs dans une dépendance accrue aux instances européennes. Celle-ci se traduit par une augmentation des contraintes bureaucratiques (déclarations, normes, traçabilité..) qui alourdit le temps de travail des agriculteurs et accroît leur stress. Au Québec, on constate un taux de suicide élevé parmi les agriculteurs et une situation de détresse psychologique également associée à une augmentation du stress généralisée. En Suisse, les exploitations agricoles disparaissent rapidement et près des deux tiers des exploitations produisent à perte (elles ' mangent » leur capital), ce qui suscite une forte inquiétude face à l'avenir parmi les agriculteurs. Un repli sur soi, un découragement et un sentiment d'exclusion sociale sont les sentiments qui sont le plus souvent évoqués. En France, les différentes crises (vache folle, grippe aviaire, fièvre catarrhale) sont venues renforcer le découragement des professionnels de l'agriculture, mesurable par l'absence de successeur sur des exploitations qui, pour certaines, ne sont viables qu'au prix de la santé mentale de l'exploitant. Lorsque l'on dépouille les résultats de ces trois recherches, on est surpris - en dépit de leurs approches disciplinaires ou méthodologiques différentes - par la similitude des résultats et des propos recueillis. Est-ce à dire que le blues paysan se généralise et ne dépend que peu des contextes politiques et économiques ? Sommes-nous face à une évolution structurelle qui dépasse les moyens d'action des politiques agricoles ? Malgré leurs différences, celles-ci se bornent-elles à une conception ' économiciste » de l'agriculture qui expliquerait leur impuissance à faire face à la situation sociopsychologique ? Nous proposons de comparer cette situation sociale et psychologique des agriculteurs français, suisses et québécois en évaluant l'influence du contexte politique et économique de ces trois pays. Dans une perspective interdisciplinaire - socioanthropologie, psychiatrie, économie, sciences politiques, santé publique et psychologie communautaire - il s'agira de développer des procédures d'enquête interdisciplinaire unifiées et des indicateurs quantitatifs et qualitatifs communs de la situation socio-psychologique des agriculteurs de ces trois pays.